Cher Journal

Patate Douce (1/3)

26 décembre 2020

Je l’ai rencontré sur Adopte un mec en été, l’année dernière. Je n’arrêtais pas de voir apparaître son visage en tête de liste des visites de mon profil, alors ça m’a intriguée. Je ne l’ai pas trouvé incroyablement beau, mais il n’était pas moche.

En fait, je voyais bien qu’il y avait une grande différence de temporalité entre ses photos, sur la plupart il paraissait très jeune et puis il y avait cette photo sur laquelle il avait tant d’allure : il portait un jean, des boots marron, une veste en cuir, une belle carrure, les cheveux bien coiffés et ces petites lunettes qui lui donnaient l’air intellectuel. Le truc qui me dérangeait aussi c’était sa bio, elle était nulle, à la fin il disait un truc du genre « je te donnerais tout si tu le mérites ». Ca se voulait une bio à la cool, « sans prise de tête » comme ils disent… Alors qu’en réalité, c’est sans prise de tête tant que tu fais ce que je dis et surtout tu bronches pas…

C’était l’été, j’avais envie de légèreté, il avait l’air pas mal, musclé, j’ai décidé d’entamer la conversation (les hommes ne pouvant le faire sur Adopte un mec). Je n’ai pas pu m’empêcher de le taquiner sur sa bio, gentiment bien sûr. Il a répondu un peu à côté en disant un truc comme « c’est bien, ça montre que les femmes ont le pouvoir maintenant. », sans doute pour titiller la potentielle féministe en moi. Nous avons échangé pendant plusieurs jours, c’était chiant parce qu’il ne répondait jamais du tac au tac, toujours le lendemain. Je l’imaginais débordé par ses multiples conversations avec d’autres filles, ou peut-être était-il seulement vaguement intéressé. Nos conversations ne volaient pas bien haut, des échanges de banalités, puis un jour il m’a demandé mon numéro de téléphone de façon si convenue que j’avais l’impression qu’il suivait sa trame habituelle.

Je me rappelle que j’étais tiraillée, j’étais pas certaine de vouloir mettre les pieds dans ce guêpier, mais c’était l’été et j’avais envie d’être désirée. Puis, je n’avais pas tellement de succès sur Adopte, ah si je recevais plein de charmes de mecs qui semblaient affamés ou pas franchement recommandables. Lui, il avait l’oeil coquin mais semblait encore trop jeune pour être tout à fait gâché par ces applis.

Lorsqu’on a basculé sur Whatsapp, il était toujours un peu détaché et surtout il ne semblait pas pressé de me voir, alors qu’on habitait à environ 30 minutes à pied l’un de l’autre (donc à peu près 15-20 minutes en transport). Ca n’a l’air de rien, mais on n’habitait pas à Paris intra-muros et Adopte c’est pas aussi rôdé que Tinder niveau géolocalisation, donc c’était une heureuse coïncidence. A côté de ça, il tenait des propos très explicites sur la tournure qu’il voulait donner à notre potentielle relation, il n’avait aucun mal à me demander comment j’étais habillée par exemple. Souvent, j’esquivais, parfois je lui disais qu’il suffirait qu’on se voit pour qu’il se fasse sa propre idée. Mais ça traînait quand même…

Puis un jour, on a fixé une date, c’est lui qui s’est déplacé jusque dans le centre-ville de ma ville de banlieue. Il m’avait un peu saoulée avec son chaud-froid whatsappien, donc j’y allais sans trop d’intérêt, mais quand même intriguée. Si peu d’intérêt que je suis arrivée en retard alors que c’était à environ 3 minutes de chez moi et le bar que j’avais choisi était fermé, oups. En même temps, quand tu dis « On se retrouve où ? » les mecs sont quasiment tout le temps en mode : comme tu veux. La classique flemme. N’empêche que j’étais sincèrement désolée de l’avoir fait poireauter pour rien, surtout que je l’ai trouvé très beau, alors j’étais intimidée. Le soleil lui allait bien. En revanche, je n’ai pas aimé sa voix, on aurait dit un canard, mais il était mignon, bien habillé et c’était l’été. Lui n’a pas manqué de me faire remarquer que j’étais grande, je dirais qu’il était légèrement plus petit que moi, de quelques centimètres, mais je ne saurais dire exactement car il n’a pas voulu me révéler sa taille.

On s’est dirigés vers un autre bar, il a garé son vélo, puis on s’est installés à une terrasse de café bondée, mais aux tables suffisamment espacées pour un minimum d’intimité. Il était de ces hommes qui, lors du premier rendez-vous, parlent beaucoup de l’application de rencontre à l’origine du date. Personnellement, quand je le fais, c’est que je ne trouve rien à dire, donc ce n’est pas bon signe. Faut dire que je n’étais pas très à l’aise, alors je crois qu’il a fait de son mieux pour meubler et détendre l’atmosphère. Il avait le côté très spontané du mec qui se veut drôle ou gentil mais s’y prend maladroitement. Par exemple, il m’a dit, à propos de ma veste militaire, que c’était certain que je l’avais trouvé en friperie. Je me disais : Oui et ? Puis, il a ajouté un truc comme « moi, je suis pas très bon en friperie, faudra que tu me montres ». C’était gentil en fait, mais la façon dont il a visé ma veste, c’était bizarre. Surtout, un des premiers trucs qu’il m’a dit, c’est : « Eh mais t’es vieille ? hihi » tout content de lui, comme s’il avait fait la blague de l’année. On a 7 ans d’écart, ça se discute, mais j’ai compris plus tard qu’il avait lui-même peur de vieillir. J’ai appris qu’il avait un compte Adopte un mec depuis 7-8 ans qu’il n’a jamais fermé, c’est un compte gratuit à des horaires précis, de 8h à 18h plus ou moins, d’où le fait qu’il ne pouvait pas toujours répondre dans la foulée.

A la fin du rendez-vous qui s’est globalement bien passé, je l’ai un peu raccompagné jusqu’à la frontière entre nos deux villes, j’ai bien senti qu’il aurait préféré qu’on aille chez moi, mais il n’était pas question pour moi de ramener des hommes de passage dans ma coloc. Plus on avançait, plus il me répétait que vraiment il n’habitait vraiment pas loin, mais je n’ai pas eu envie ce soir-là. Mal m’en a pris vu qu’après ça, il a recommencé à être distant, à faire sa vie, à me répondre plusieurs jours après, à souffler le chaud et le froid, sans proposer de date pour se revoir alors que de mon côté je le réclamais… Un jour, j’en ai eu marre, trop de frustration, j’ai laissé tomber. Et lui aussi. C’était vers septembre.

Puis début janvier de cette année, il est revenu comme une fleur. Son message était tellement random que je me suis dit qu’il avait dû l’envoyer à tous ses potentiels plans, n’empêche j’ai répondu. Très étonnée et méfiante, je lui ai demandé s’il venait de se faire larguer et était en recherche de réconfort. Bien sûr, il a juré que non, que cette nouvelle année lui donnait envie de prendre de bonnes résolutions et notamment de revoir des personnes qu’il avait peut-être mis de côté à tort, qu’il était dans un autre mood désormais, plus propice aux rencontres, ce qui n’était pas du tout le cas auparavant. Et comme j’étais un peu faible, ça a marché. Ce mec était tellement perché que c’était possible. On a recommencé à s’écrire, j’étais sur mes gardes, mais je me disais : après tout pourquoi pas, de toute façon ce mec je ne l’ai jamais envisagé sérieusement, j’étais surtout très attirée physiquement par ses yeux clairs et ses bras musclés. Je le trouvais un peu bête, après avoir échangé avec lui pendant des semaines, je n’ai pas eu l’impression une seule fois d’avoir une conversation intelligente. C’était juste des banalités par ci par là, des sujets qu’on effleurait. Si ça se trouve, lui aussi me trouvait conne et se disait « elle comprendrait pas », qui sait ?!

Je vous épargne le deuxième cirque des rendez-vous manqués, car évidemment ça a recommencé, il n’était jamais disponible, soit en week-end en famille, soit en voyage, soit en déplacement pro… Et puis, tout d’un coup, il était dispo et il fallait que je le sois aussi. Je commençais à croire qu’il avait une double vie. Il m’expliquait qu’il aimait juste la spontanéité. Puis un jour, on s’est mis d’accord sur un dimanche avec une option sur le samedi si j’arrivais à ne pas partir trop tard d’une soirée anniversaire. Bien sûr, on avait envie que ce soit samedi, c’était le jour-même, on s’était levés avec d’autres plans, puis j’avais évoqué cette possibilité qui avait comme fait monter la température. Il m’avait écrit plusieurs fois ce soir-là, dissimulant à peine son impatience.

Finalement, j’avais profité de ma soirée, c’était une belle soirée, je suis partie assez tard par rapport à ce que j’imaginais mais pas trop non plus, parce que c’était loin de chez moi. Je lui ai écrit en lui disant que c’était peut-être un peu tard, mais la machine était lancée, il m’assurait qu’il ne dormait pas de toute façon et que je pouvais venir quand je voulais. Et puis, il s’est passé un truc très bizarre, je lui ai demandé son adresse et plus de nouvelles alors qu’il était super réactif jusque là. J’ai attendu, mais rien ne se passait. J’ai commencé mon trajet en allant dans sa direction, je connaissais l’arrêt, puis je me suis dit « Et s’il me fait un faux plan ? » Je l’ai relancé sans succès et alors que je sortais du RER et que j’étais à 10 minutes de chez moi, il a refait surface en m’expliquant que son téléphone a eu un bug et s’est arrêté brusquement sans qu’il puisse le rallumer pendant plusieurs minutes. A ce moment-là, j’étais très énervée, c’était souvent tendu entre lui et moi, mais là j’avais l’impression d’être prise pour une conne alors j’étais au summum de l’énervement. Il a fini par me dire de ne pas venir si j’étais énervée, ce à quoi j’ai répondu : « tu as raison, je rentre, on se verra une autre fois ». Et là, j’ai compris que ce n’était pas du tout la réponse qu’il attendait, il a fini par me convaincre et j’ai grimpé dans un Uber.

J’arrive en bas de chez lui, scène surréaliste où je l’aperçois en train de parler à un mec qui est garé devant ce que je suppose être son immeuble. Je suis étonnée car il est vraiment tard, genre au moins 1h du matin. Il lui remet un objet, un truc pour faire du sport je crois. Puis, il me reconnaît et me prend dans ses bras comme il l’aurait fait à une amie de longue date. On entre dans sa résidence, puis son appartement. Il faut savoir qu’une des raisons pour lesquelles on ne s’était pas vus avant est qu’il ne voulait pas trop me recevoir chez lui, il m’avait dit qu’il n’y recevait personne, que c’était toujours lui qui se déplaçait. Mais il n’était pas clair sur les motifs. En voyant son appartement, j’ai compris. Alors non, il n’avait pas de double vie, simplement il n’avait jamais quitté sa résidence étudiante. L’appartement dans lequel il m’a reçue ressemblait beaucoup à celui que j’avais quand j’étais moi-même étudiante : un studio minimaliste avec un lit 1 place. Un p***** de lit en 90 ! Et bien entendu, il n’a pas jugé utile de le mentionner. Tout ce qu’il a trouvé à dire c’est : « ça te choque pas que j’ai pas de TV ? » C’est-à-dire que je n’ai moi-même pas de TV depuis plusieurs années, alors bon.

J’ai examiné son studio plusieurs fois en me disant qu’il devait y avoir une autre pièce, que ça devait être seulement le salon, mais il n’y en avait pas, une autre porte était ouverte, la salle de bain et la dernière porte était une porte de placard. Sur son bureau, j’ai aperçu tout un tas de boîtes de protéines en poudre pour sportifs, il m’a expliqué que l’une d’elles contenait de la patate douce. Il portait un jogging, ses cheveux étaient moins bien coiffés que lors de notre première rencontre, je le trouve bien moins beau, même si je trouve que le jogging a quelque chose de sexy. Je suis vêtue d’une robe de bal, littéralement, car c’était plus ou moins le thème de la soirée. Je me trouve trop habillée pour ce moment, d’ailleurs c’est une des raisons pour lesquelles j’avais envisagé de ne pas le rejoindre ce soir-là. Je trouvais qu’il ne méritait pas tant de sophistication. Je n’ai cessé de regarder ce lit, quand je pense que j’étais gênée à l’idée de le recevoir dans ma coloc… Je suis tentée de partir en courant pour rentrer dormir dans mon grand lit double, mais il était là j’étais là et j’ai trouvé mignon le mal qu’il a mis à se justifier à propos de l’histoire du téléphone. Il m’a montré sa dernière recherche internet : « comment utiliser whatsapp depuis un ordinateur ? » Et moi, dès que quelqu’un fait quelque chose de gentil à mon attention, bah ça me touche. On s’assoit sur son lit, il met de la musique, très vite on se met à l’aise et on fait l’amour et c’était bien, bien que ce lit n’était évidemment pas très agréable. On a passé le reste de la nuit ensemble, j’ai mal dormi, j’ai de longues jambes qui n’ont pas apprécié tant de contorsions.

On a peu dormi, une fois levés il m’a fait comprendre que pour lui c’était l’heure d’aller à la salle, qu’il était déjà en retard… Charmant. J’aurais aimé qu’il fasse une exception, mais la salle est le premier amour de Patate Douce, c’est aussi l’une des raisons de son indisponibilité récurrente. Je suis rentrée chez moi, on est alors le 9 mars. Et puis la crise sanitaire a pris du terrain, quelques jours plus tard le confinement volume 1 était lancé, plus de nouvelles jusqu’en juillet, l’été encore.

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