Cher Journal

Ils sont tout ce dont je rêve sauf toi* – Epilogue

26 décembre 2018

Chapitre 3 – L’acceptation

Peu de temps après notre grosse dispute au lycée, tu as quitté le lycée. Du jour au lendemain. Tu n’en pouvais plus des cours, tu faisais juste acte de présence et je crois que faire le guignol était le seul truc qui te rendait le lycée supportable. Grâce à toi, j’ai appris qu’on pouvait être intelligent sans pour autant avoir de bonnes notes. Avant toi, je croyais que les deux étaient forcément liés. Or, toi, tu étais cultivé, tu savais plein de choses, simplement le système scolaire ne te convenait pas, il ne t’était pas adapté. Du calme, je ne suis pas en train de dire que tu étais un surdoué, je dis juste que tu étais bien loin du rôle du « Zéro pointé » que tu te plaisais à incarner. Ca ne t’intéressait pas de faire des devoirs, d’être assis sur une chaise toute la journée…

Bref. Je m’égare. Tu as quitté le lycée alors qu’on ne se parlait plus et ça m’a fait beaucoup de peine, encore plus de peine. J’étais dévastée. Je crois me souvenir de t’avoir envoyé un texto un jour auquel tu as tardé à répondre, quoi qu’il en soit on ne s’est plus revus jusqu’au jour de publication des résultats du bac. Ce jour-là, on s’est parlés normalement, on souriait, tu savais que ça ne passerait pas et tu pensais passer le bac en candidat libre l’année suivante. On s’est vus le soir aussi à la « Nuit du bac », puis on s’est perdus de vue. Tu m’as hantée pendant toute ma première année post-bac. Je n’avais qu’une idée : te reconquérir. Bien sûr, ça n’a pas marché, on ne vivait pas dans la même ville et c’était trop tard, tu n’étais plus dedans. Parfois je t’écrivais et tu me répondais en laissant s’écouler pas mal de temps. Tu disais que tu passais souvent par Toulouse et que tu viendrais me voir. Un jour, ça a eu l’air vraiment réel, c’était un dimanche, mais mon téléphone n’a jamais sonné ce jour-là, tu n’es jamais venu.

Puis, petit à petit, j’ai commencé à accepté que toi et moi ça n’arriverait pas, je ne t’écrivais plus. J’étais pétrie de regrets, mais bon ça ne m’empêchait pas de vivre. A l’époque de la terminale, mon artiste préféré de l’univers, c’était Corneille. Il est le premier artiste que j’ai vu en concert et son premier album a été mon disque de chevet pendant des années. Je connais encore les relances et les commentaires du public de son concert live quasiment par cœur. Je l’aimais tellement que je crois que c’est à cause de lui et de ses origines canadiennes que j’ai tant rêvées de ce pays. Corneille vient de loin et a vécu le pire. Dans son premier album, il y a deux chansons qui m’ont toujours fait penser à toi, toutes proportions gardées car mon histoire et celle de Corneille sont évidemment incomparables : « Qu’est-ce tu te fais ? » et « Va », dans laquelle il dit ceci, en parlant d’une fille dont il était amoureux jusqu’à ce que la guerre les sépare :

« Je passe ma vie à te chercher,

Je pense souvent t’avoir trouvée,

Mais elles ne sont jamais toi,

Elles sont tout ce dont je rêve sauf toi ».

Est-ce que j’en suis là ? Est-ce que je cours encore après toi ? Tous ces hommes que j’ai rencontrés, envisagés, fréquentés sont-ils « tout ce dont je rêve sauf toi » ? Je n’ai vraiment pas l’impression pourtant. Je suis rarement sortie avec des sportifs et aucun ne pratiquait le même sport que toi. En dehors de ça ils n’avaient pas l’ombre d’une ressemblance physique avec toi. Alors c’est vrai que j’ai tendance à rechercher des hommes qui me font rire (comme tu le faisais si bien), que savoir qu’ils écoutent du rap me donne un a priori positif (tu en écoutais), que je fuis les premiers de la classe pour leur préférer les cultivés et les passionnés (comme toi). Pour autant, c’est assez banal, alors est-ce à dire que je continue à te chercher ? J’en doute.

Il y a quelques années, j’ai consulté un podologue un peu particulier, connu pour déceler en fonction du corps et du comportement d’une personne des informations personnelles. Moi, il a tout de suite deviné que j’étais célibataire (ça fait toujours plaisir !) et m’a dit que ça ne le surprenait pas car, apparemment, je ferais partie d’un groupe de femmes, il me semble qu’il a précisé le genre, qui a « loupé le coche » et qui doit attendre la première vague de divorces avant de trouver l’amour. Voyons donc !

Alors quoi ? Parce qu’une fois dans ma vie, quand ce qui s’apparentait au début d’une belle histoire d’amour s’est présentée, je l’ai rejetée, toute ma vie je vais le payer et mon salut ne viendra que du malheur des autres, quand des couples se briseront ? Question de karma je suppose… Pendant que toi, tu files le parfait amour depuis une décennie ? Mais en quel honneur ? Ca se peut pas L., ça se peut juste pas. Je veux bien que la vie soit injuste, mais là on atteindrait des sommets… Je refuse d’y croire. Alors tout ce chagrin, toutes ces larmes n’auraient pas suffit ? Il faudrait encore que je paye le prix fort. Mais tu as fait quoi toi pour me rassurer ? Pour me faire passer le message que c’était une bonne idée de sortir avec toi ? Tu sortais avec d’autres filles ouvertement, presque sous mes yeux et j’étais censée faire quoi ? Me réjouir et accepter officiellement d’être la fille du placard ? Tu ne penses pas que tu as contribué au fait que pendant des années je me suis rangée dans cette catégorie de filles, persuadée qu’on pouvait toujours trouver mieux que moi, parce que tu trouvais toujours quelqu’un d’autre.

Je ne suis pas ici pour te faire des reproches, je ne t’en veux pas, nous étions jeunes, c’était un autre temps. Moi-même, j’ai appris à relativiser cette histoire, je me suis pardonnée car je n’aurais pas pu faire autrement dans le contexte qui était le mien. Je reconnais avoir fait une erreur. Et si je t’avais embrassé ce jour-là ? Et si j’étais allée chez toi ce mercredi là ? Et si je t’avais vraiment laissé entrer ? Qui serai-je aujourd’hui ? Sans doute une femme différente, peut-être que ça t’aurait changé toi aussi. On ne le saura jamais. En revanche, je sais que nous étions deux et j’ai du mal à croire, avec le recul, que je sois la seule responsable dans l’échec de notre histoire. Néanmoins, je suis contente que tu sois entrée dans ma vie, clairement tu es l’une des meilleures choses qui me soit arrivée à mon adolescence. Ma vie était terne, morose. Un matin, j’ai passé la matinée au commissariat avec ma sœur à tenter d’expliquer vainement à des agents que nous n’étions pas en sécurité, c’est à peine si on nous a prises au sérieux. Mais, quand je suis rentrée au lycée, toi tu étais là, sincèrement inquiet de mon absence, à des années lumière de te douter de ce qui se tramait chez moi et c’était très bien comme ça.

Je t’ai aimé, mais c’est du passé. Tu resteras à jamais gravé dans ma mémoire parce que tu fais partie de mon histoire. Tu es le seul homme que j’ai aimé à ce jour, mais j’ai envie d’en aimer d’autres. Je refuse de croire que ça n’arrivera pas avant la « vague des premiers divorces ». Je ne cherche pas à renier notre histoire, mais simplement à avancer. Bien sûr parfois, je tire un fil du passé et je repense à toi, le sourire en coin, et même si, avec le recul, je peux dire que ton comportement laissait parfois à désirer, tu apparaitras toujours pour moi comme un bon souvenir. Notre histoire n’aura pas lieu et ce n’est pas grave. J’ai fini mon deuil. Alors pourquoi je peine à retenir mes larmes en écrivant ces lignes ? Pourquoi ça fait remonter tellement d’émotions ? Pourquoi ça fait des jours que je repousse la fin de l’écriture de cette prose décousue ? C’était pourtant il y a 15 ans. A croire qu’on perd le fil de nos blessures originelles. J’ai toujours su que ce garçon qui m’a dit oui puis non au collège était grandement à l’origine de quelques-unes de mes angoisses avec les hommes. Mais toi, je pensais que c’était réglé. Faut croire qu’il y a encore un nœud et qu’il était temps que j’en parle. Peux-tu imaginer que j’ai fait près de 3 ans de thérapie avec comme postulat de départ « je n’arrive pas à avoir de relation sérieuse » sans même t’évoquer une seule fois ? Tu imagines que je n’ai raconté notre histoire à personne ? Puis, peut-être que cette histoire de « louper le coche » ne m’a pas laissée insensible. En y repensant, je réalise que c’est toi qu’elle m’évoquait.

En fait, j’ai repensé à toi l’autre jour en tombant sur une citation humoristique sur les réseaux sociaux d’une femme qui disait que son talent caché résidait dans le fait que lorsqu’elle sortait avec un garçon, l’histoire se terminait, puis systématiquement le garçon en question rencontrait « la bonne ». Longtemps, j’ai eu ce genre de pensées et, même là, quand j’ai lu cette phrase la première fois, j’étais sur le point de souscrire à cette pensée. Puis, j’ai regardé en arrière et, aussi chaotique que ma vie sentimentale puisse être, ça ne marche pas. En fait, ça pourrait éventuellement marcher pour un garçon, sauf qu’on ne peut pas dire qu’on sortait ensemble. On a couché ensemble une seule fois, j’ai cru qu’une relation allait naître de tout ça, alors que lui n’avait jamais eu l’intention d‘aller plus loin. Par la suite, j’ai su qu’il avait rencontré cette autre fille et qu’ils sont toujours ensemble, plusieurs années plus tard. Mais lier le rapport que j’ai eu avec ce garçon, donc une « non-histoire » au fait qu’il ait rencontré celle qui compte toujours pour lui aujourd’hui est absurde, ça n’a juste rien à voir. Ca a pris du temps, mais aujourd’hui j’en suis consciente. Puis, je me suis demandée si cette citation était applicable à notre histoire. Là encore, j’ai dû me résoudre au fait que c’est plus complexe que ça, car toi et moi on n’a jamais vraiment vécu de relation et, quand bien même on s’en tiendrait à notre relation platonique, ça ne marcherait pas, car tu n’es pas sortie avec cette fille qui partage ta vie aujourd’hui juste après moi. Et quand bien même, j’ai appris avec le temps et la thérapie que les histoires d’amour sont plus complexes que ça, c’est une rencontre d’individus emplie de paramètres qui nous dépassent et qu’on ne saurait limiter à : « non, mais moi je fais fuir les hommes de toute façon » ou « ils ne m’envisagent pas » comme j’ai pu le dire par le passé. Comme si je n’avais pas de libre-arbitre.

C’est le point de départ de ce qui m’a conduit à écrire tout ça. Je pensais que ça tiendrait en quelques lignes, que j’allais vider mon sac en trente minutes et que ce serait réglé. Et pourtant, me voici à mon quatrième jour d’écriture de ce récit fleuve en train me demander comment finir mon histoire. En réalité, je crois qu’il n’y a pas vraiment de fin à cette lettre, pas de chute heureuse ni malheureuse. Ce que je sais, c’est qu’après avoir écrit tout ça, je me sens bien plus légère et je crois que c’est là tout l’intérêt de mon récit. Ce texte, je ne l’ai pas écrit pour toi, mais pour moi, pour avancer. Ce texte, je me le devais.

Ce qui est marrant c’est qu’un ou deux jours après que j’aie pensé à toi à cause de la citation, j’ai reçu une notification LinkedIn m’indiquant que tu avais visité mon profil. Ca m’a fait sourire parce que je n’ai pas pu m’empêcher de penser que quelque part on était toujours un peu connectés ou peut-être était-ce juste un clic involontaire.

Qu’importe. Au revoir Laurent et merci.

R.

* Extrait de Va, Corneille

Crédit photo : Photo by rawpixel on Unsplash

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